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La Veuve et ses deux filles (1756) — Version de Madame Leprince de Beaumont

La Veuve et ses deux filles (1756) — Version de Madame Leprince de Beaumont

🌼 Dès 6 ans – Dès 10 ans

Deux sœurs, Blanche et Vermeille, voient leur destin bouleversé après la visite d’une mystérieuse vieille femme. Une fable ancienne sur la générosité, les apparences et le vrai bonheur.

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La Veuve et ses deux filles (1756) — Version de Madame Leprince de Beaumont

Dans cette fable de Madame Leprince de Beaumont, deux sœurs accueillent une vieille femme et reçoivent chacune un destin bien différent. Derrière la couronne de l’une et la vie simple de l’autre, ce conte ancien invite à réfléchir au vrai bonheur.

La Veuve et ses deux filles (1756) — Version de Madame Leprince de Beaumont

1. Une visiteuse inattendue

Il y avait une veuve assez bonne femme qui avait deux filles, toutes deux fort aimables ; l’aînée se nommait Blanche, la seconde Vermeille. On leur avait donné ces noms parce qu’elles avaient, l’une le plus beau teint du monde, et la seconde des joues et des lèvres vermeilles comme du corail.

Un jour, la bonne femme, étant à filer près de sa porte, vit une pauvre vieille qui avait bien de la peine à se traîner avec son bâton.

« Vous êtes bien fatiguée, dit la bonne femme à la vieille ; asseyez-vous un moment pour vous reposer. »

Et aussitôt elle dit à ses filles de donner une chaise à cette femme. Elles se levèrent toutes les deux ; mais Vermeille courut plus fort que sa sœur, et apporta la chaise.

« Voulez-vous boire un verre de vin ? dit la bonne femme à la vieille.

— De tout mon cœur, répondit-elle ; il me semble même que je mangerais bien un morceau, si vous pouviez me donner quelque chose pour me remettre.

— Je vous donnerai tout ce qui est en mon pouvoir, dit la bonne femme ; mais comme je suis pauvre, ce ne sera pas grand’chose. »

En même temps, elle dit à ses filles de servir la bonne vieille, qui se mit à table ; et la bonne femme commanda à l’aînée d’aller cueillir quelques prunes sur un prunier qu’elle avait planté elle-même, et qu’elle aimait beaucoup.

Blanche, au lieu d’obéir de bonne grâce à sa mère, murmura contre cet ordre, et dit en elle-même : « Ce n’est pas pour cette vieille gourmande que j’ai eu tant de soin de mon prunier. » Elle n’osa pourtant pas refuser quelques prunes, mais elle les donna de mauvaise grâce et à contre-cœur.

« Et vous, Vermeille, dit la bonne femme à la seconde de ses filles, vous n’avez pas de fruit à donner à cette bonne dame, car vos raisins ne sont pas mûrs.

— Il est vrai, dit Vermeille ; mais j’entends ma poule qui chante, elle vient de pondre un œuf, et si cette pauvre femme veut l’avaler tout chaud, je le lui offre de tout mon cœur. »

En même temps, sans attendre la réponse de la vieille, elle courut chercher son œuf ; mais dans le moment qu’elle le présentait à cette femme, elle disparut, et l’on vit à sa place une belle dame, qui dit à la mère :

« Je vais récompenser vos deux filles selon leur mérite. L’aînée deviendra une grande reine, et la seconde une fermière. »

Et en même temps ayant frappé la maison de son bâton, elle disparut, et l’on vit à sa place une jolie ferme.

« Voilà votre partage, dit-elle à Vermeille. Je sais que je vous donne à chacune ce que vous aimez le mieux. »

La fée s’éloigna en disant ces paroles ; et la mère aussi bien que les deux filles restèrent fort étonnées.

2. Deux destins très différents

Elles entrèrent dans la ferme, et furent charmées de la propreté des meubles. Les chaises n’étaient que de bois ; mais elles étaient si propres, qu’on s’y voyait comme dans un miroir. Les lits étaient de toile blanche comme la neige.

Il y avait dans les étables vingt moutons, autant de brebis, quatre bœufs, quatre vaches ; et, dans la cour, toutes sortes d’animaux, comme des poules, des canards, des pigeons et autres. Il y avait aussi un joli jardin rempli de fleurs et de fruits.

Blanche voyait sans jalousie le don qu’on avait fait à sa sœur, et elle n’était occupée que du plaisir qu’elle aurait à être reine. Tout d’un coup, elle entendit passer des chasseurs ; et étant allée sur la porte pour les voir, elle parut si belle aux yeux du roi, qu’il résolut de l’épouser.

Blanche, étant devenue reine, dit à sa sœur Vermeille :

« Je ne veux pas que vous soyez fermière ; venez avec moi, ma sœur, je vous ferai épouser un grand seigneur.

— Je vous suis bien obligée, ma sœur, répondit Vermeille ; je suis accoutumée à la campagne, et je veux y rester. »

La reine Blanche partit donc ; elle était si contente, qu’elle passa plusieurs nuits sans dormir. Les premiers mois elle fut si occupée de ses beaux habits, des bals, des comédies, qu’elle ne pensait pas à autre chose.

3. Blanche dans son palais

Mais bientôt elle s’accoutuma à tout cela, et rien ne la divertissait plus ; au contraire, elle eut de grands chagrins ; toutes les dames de la cour lui témoignaient un grand respect quand elles étaient devant elle ; mais elle savait qu’elles ne l’aimaient pas, et qu’elles disaient :

« Voyez cette petite paysanne, comme elle fait la grande dame ! Le roi a le cœur bien bas d’avoir pris une telle femme. »

Ce discours fit faire des réflexions au roi. Il pensa qu’il avait eu tort d’épouser Blanche ; et, comme son amour pour elle était passé, il la négligeait, et ne lui parlait presque plus. Quand on vit que le roi n’aimait plus sa femme, on commença à ne lui rendre aucun devoir. Elle était très-malheureuse, car elle n’avait pas une seule bonne amie à qui elle pût conter ses chagrins.

Elle voyait que c’était la mode à la cour de trahir ses amis par intérêt, de faire bonne mine à ceux que l’on haïssait, et de mentir à tout moment. Il fallait être sérieuse, parce qu’on lui disait qu’une reine doit avoir un air grave et majestueux.

Elle eut plusieurs enfants, et pendant tout ce temps elle avait un médecin auprès d’elle qui examinait tout ce qu’elle mangeait, et lui ôtait tout ce qu’elle aimait. On ne mettait point de sel dans ses bouillons, on lui défendait de se promener quand elle en avait envie ; en un mot, elle était contredite depuis le matin jusqu’au soir.

On donna des gouvernantes à ses enfants, qui les élevaient tout de travers, sans qu’elle eût la liberté d’y trouver à redire. La pauvre Blanche se mourait de chagrin, et elle devint si maigre, qu’elle faisait pitié à tout le monde.

Elle n’avait pas vu sa sœur depuis trois ans qu’elle était reine, parce qu’elle pensait qu’une personne de son rang serait déshonorée d’aller rendre visite à une fermière ; mais, se voyant accablée de mélancolie, elle résolut d’aller passer quelques jours à la campagne pour se désennuyer. Elle en demanda permission au roi, qui la lui accorda de bon cœur, parce qu’il pensait qu’il serait débarrassé d’elle pendant quelque temps.

4. Le bonheur de Vermeille

Elle arriva sur le soir à la ferme de Vermeille, et elle vit de loin, devant la porte, une troupe de bergers et de bergères qui dansaient et se divertissaient de tout leur cœur.

« Hélas ! dit la reine en soupirant, où est le temps que je me divertissais comme ces pauvres gens ? Personne n’y trouvait à redire. »

Dès qu’elle parut, sa sœur accourut pour l’embrasser. Elle avait un air si content, elle était si fort engraissée, que la reine ne put s’empêcher de pleurer en la regardant.

Vermeille avait épousé un jeune paysan qui n’avait pas de fortune ; mais il se souvenait toujours que sa femme lui avait donné ce qu’il avait, et il cherchait par ses manières complaisantes à lui en marquer sa reconnaissance.

Vermeille n’avait pas beaucoup de domestiques ; mais ils l’aimaient comme s’ils eussent été ses enfants, parce qu’elle les traitait bien. Tous ses voisins l’aimaient aussi, et chacun s’empressait de lui en donner des preuves. Elle n’avait pas beaucoup d’argent ; mais elle n’en avait pas besoin, car elle recueillait dans ses terres du blé, du vin et de l’huile. Ses troupeaux lui fournissaient du lait, dont elle faisait du beurre et du fromage. Elle filait la laine de ses moutons pour se faire des habits, aussi bien qu’à son mari et à deux enfants qu’elle avait.

Ils se portaient à merveille, et le soir, quand le temps du travail était passé, ils se divertissaient à toutes sortes de jeux.

5. Le retour auprès de sa sœur

« Hélas ! s’écria la reine, la fée m’a fait un mauvais présent en me donnant une couronne. On ne trouve point la joie dans les palais magnifiques, mais dans les occupations innocentes de la campagne. »

A peine eut-elle dit ces paroles que la fée parut.

« Je n’ai pas prétendu vous récompenser en vous faisant reine, lui dit la fée, mais vous punir, parce que vous m’avez donné vos prunes à contre-cœur. Pour être heureux, il faut, comme votre sœur, ne posséder que les choses nécessaires, et n’en point souhaiter davantage.

— Ah ! madame, s’écria Blanche, vous êtes assez vengée, finissez mon malheur.

— Il est fini, reprit la fée. Le roi, qui ne vous aime plus, vient d’épouser une autre femme, et demain ses officiers viendront vous ordonner de sa part de ne point retourner à son palais. »

Cela arriva comme la fée l’avait prédit. Blanche passa le reste de ses jours avec sa sœur Vermeille, dans le contentement et les plaisirs ; et elle ne pensa jamais à la cour que pour remercier la fée de l’avoir ramenée dans son village.

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